Je me souviens encore, comme si c’était hier, de la première fois où j’ai conduit ma fille Magali au Camp Massawippi.
Elle avait 12 ans. Pendant tout le trajet, ses larmes disaient sa peur de l’inconnu : c’était la première fois qu’elle allait passer aussi longtemps loin de nous, loin de ses repères. Et pourtant, au fond de moi, je sentais déjà cette petite étincelle : l’espoir qu’ici, elle serait accueillie telle qu’elle est.
À notre arrivée, un comité d’accueil est là pour nous recevoir chaleureusement et un moniteur nous accompagne vers la cabine où Magali va dormir. Tout en défaisant ses bagages, on rencontre son équipe de monitrices et les autres campeuses avec qui elle partagera son séjour. J’ai pris le temps de m’assurer qu’elle se sente en sécurité. Et puis, le temps a filé ; il a fallu se dire au revoir. Ce moment-là, je l’appréhendais… jusqu’à ce que je la voie rire déjà, entourée de nouveaux amis. Après quelques grands câlins, je suis repartie le cœur serré et, en même temps, incroyablement reconnaissante.
C’était il y a dix-huit ans. Et depuis, elle y retourne chaque été – avec la même joie, la même fierté, et une confiance qui grandit d’année en année.
Je m’appelle Lucie, et Magali est ma fille. Son handicap entraîne des défis de coordination qui rendent tant d’activités – sportives, artistiques, sociales – simplement inaccessibles dans la vie de tous les jours. Trop souvent, l’inclusion arrive « après coup », quand elle arrive. Nous avons appris à composer avec cette réalité : à accepter ce qui ne dépend pas de nous, et à nous relever, encore et encore, pour chercher des lieux où Magali peut vraiment prendre sa place.
Magali nécessite du soutien pour son alimentation, son hygiène, l’habillement, les déplacements, et un accompagnement dans tous ses apprentissages et ses loisirs. À cause de ces limites, participer à un sport, à un atelier artistique, sortir entre amis – deviennent pour elle un parcours semé d’obstacles. Les occasions pour Magali de participer pleinement, sur un pied d’égalité avec les autres, sont rares. Alors quand une proposition ou une initiative se présentent, nous nous y accrochons.
Le Camp Massawippi est précisément cet endroit rare, lumineux, où tout devient possible pour Magali – et où, pour une fois, elle n’a pas à s’excuser d’être différente : elle est simplement elle-même.
Ce que l’équipe du Camp Massawippi accomplit me remplit encore d’admiration. Chaque activité – le ski nautique, les bricolages, la danse, et bien d’autres – est pensée, ajustée, réinventée pour que chaque campeur puisse y participer pour vrai. Non pas en retrait, non pas dans une version diminuée de l’expérience, mais entièrement, pleinement, dans la joie.
Chaque campeur arrive avec ses besoins, ses défis, et avec ses phrases trop souvent entendues : « tu ne pourras pas ». Et ici, au Camp Massawippi, un par un, on trouve une façon. On essaie. On s’adapte. On persévère. Et on célèbre chaque victoire.
Chaque été, après son séjour au Camp Massawippi, Magali rentre à la maison avec des bracelets d’amitié de chaque fille de sa cabine, des créations faites de ses mains, et mille souvenirs qui brillent dans ses yeux.
Mais surtout, elle revient portée par une fierté profonde – celle d’avoir osé, d’avoir essayé, d’avoir réussi à sa manière. Elle a appris le ski nautique ; elle a gagné une autonomie qui la surprend elle-même. Et nous, comme parents, nous apprenons aussi : à faire confiance, à lâcher un peu, à accepter que sa route soit différente… et magnifique.
Les choses ont tellement changé depuis ce premier été. À l’époque, Magali insistait pour que nous la conduisions au camp nous-mêmes. Aujourd’hui, il n’en est pas question. L’autobus part de Montréal, rempli de campeurs et de moniteurs qu’elle connaît depuis des années. Pour elle, c’est le moment où la fête commence : les salutations, les blagues, la musique, l’impatience de retrouver « sa » gang.
En tant que parent, voici ce à quoi je pense le plus souvent : quand Magali est au camp, elle n’a pas besoin de nous. Non pas parce que nous ne sommes pas proches (nous le sommes). Mais parce qu’elle a, là-bas, tout ce qu’il lui faut pour vivre, apprendre et s’épanouir. Pour une famille comme la nôtre, cette forme d’indépendance est un cadeau immense.
Élever un enfant avec un handicap, c’est naviguer entre les rendez-vous, les inquiétudes, les adaptations… et l’amour, immense, qui nous tient debout. Offrir à ma fille la chance de vivre l’expérience du Camp Massawippi est un véritable cadeau : un moment de bonheur dont la valeur est, pour nous, inestimable.
– Lucie, fière maman de Magali

