Kenneth

Je croyais être au bout de la rue, mais par inadvertance, je me suis retrouvé directement au milieu de la circulation. C’était l’un des moments les plus effrayants depuis le début de ma formation avec ma canne blanche.

Courage, me suis-je dit. Je me suis concentré sur le bruit des voitures qui circulaient dans les deux directions, j’ai ajusté ma trajectoire, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai rejoint en toute sécurité la bordure du trottoir.

Mes premiers troubles visuels graves sont apparus il y a plusieurs années déjà. J’avais 12 ans et je me chamaillais avec mon petit frère lorsque j’ai reçu un coup de genou accidentel au front. J’ai commencé à avoir de la difficulté à voir, mais je ne m’en suis pas préoccupé, ça ne serait que temporaire.

Puis, quelques jours plus tard, je me suis réveillé aveugle de l’œil droit.

Imaginez l’état de choc et le sentiment de terreur que j’ai ressentis. Les médecins ont diagnostiqué un décollement de la rétine et j’ai subi deux interventions chirurgicales pour corriger le problème, ce qui n’a fonctionné que temporairement. Je me souviens que c’était à l’Halloween, à peine quelques mois plus tard, que j’ai aussi perdu la vue dans mon autre œil.

À la suite de nombreuses interventions chirurgicales infructueuses, on a découvert que j’avais un trouble génétique rare des yeux. Par conséquent, aujourd’hui, je ne vois rien de l’œil gauche et mon œil droit voit seulement 2 %.

Cela n’a pas été facile, mais j’étais résolu à vivre aussi normalement que possible. J’ai été chanceux de pouvoir compter sur le soutien de ma famille et de mes amis. Cela m’a aidé au cours de mes études secondaires et universitaires.

Le MAB-Mackay a également joué un rôle important dans ma vie. Ils m’ont fourni plusieurs appareils différents pour élargir le texte afin que je puisse lire avec ce qu’il me restait encore de vision, et ils m’ont appris à utiliser des logiciels spéciaux avec sortie vocale pour m’aider à faire mes devoirs et à écrire cette lettre.

Certes, me fier aux autres pour mes déplacements fonctionne bien pour moi, et j’en suis reconnaissant. Maintenant que j’ai 30 ans et que je m’éloignerai pour poursuivre des études supérieures, il est important pour moi d’être complètement indépendant.

Jusqu’à tout récemment, à moins qu’un de mes parents ou mon frère se déplace, je ne pouvais tout simplement pas sortir. Mes amis devaient venir à la maison ou venir me chercher avec leur voiture, ou je devais attendre le transport adapté (qui est plutôt lent et peu fréquent). Je me sentais comme un oiseau en cage, et je ne voulais plus être un fardeau pour personne.

Encore une fois, le MAB-Mackay est venu à ma rescousse. On m’a affecté un instructeur en orientation et mobilité qui m’a aidé à découvrir l’univers qui m’entoure.

Ma formation a commencé l’hiver dernier. Avant même de passer à la canne blanche, mon instructeur Garry m’a fait découvrir comment comprendre mon environnement en écoutant et en portant attention aux changements dans l’air et aux irrégularités du sol. C’était la première fois que je me déplaçais vraiment par moi-même sans tenir le bras de quelqu’un pour m’orienter ou me sécuriser. Je me sentais complètement vulnérable.

À plusieurs reprises, je me suis dit que c’était absolument sans espoir. J’ai fait « aveuglément confiance » à Garry et, petit à petit, j’ai acquis de la confiance en moi. En misant sur mes habiletés d’« écholocation », j’ai appris à m’arrêter avant de me frapper contre un mur, à marcher en ligne droite dans un couloir et à reconnaître si une porte est ouverte ou non. Il est étonnant de constater que la reconnaissance spatiale passe par bien d’autres sens que la vue.

Après des semaines de travail à l’intérieur, il était temps de mettre ces concepts en pratique à l’extérieur. Nous nous sommes exercés beau temps, mauvais temps. Entre autre, le bruit se déplace différemment sous la pluie ou dans la neige, alors je dois être vraiment très attentif.

Je me souviens d’avoir traversé la rue seul pour la toute première fois. J’étais si nerveux, je mettais ma vie en péril en m’immisçant dans la circulation. Garry avait confiance en moi et en ce que j’avais appris, et je lui faisais confiance. Quelle sensation de réussite (et de soulagement) lorsque j’ai mis le pied sur le trottoir en un seul morceau!

Ça m’a pris beaucoup de temps et de concentration, mais je peux maintenant m’orienter à l’angle des rues et sur le trottoir en écoutant le bruit des voitures, en sentant les différentes surfaces sous mes pieds, en détectant les obstacles avec ma canne blanche et en sentant l’air circuler.

Montréal est une ville particulièrement complexe à cause des nombreux travaux de construction. Les bruits assourdissants des marteaux-piqueurs et d’autres pièces d’équipement nuisent à ma concentration et à ma capacité à bien entendre mon environnement. C’est plus épuisant mentalement, mais si je me déplace tranquillement et de façon sécuritaire, je réussis à aller où je veux.

Je suis particulièrement fier d’avoir appris à prendre le métro. Ces escaliers interminables sont intimidants, comme le bruit d’une foule en mouvement. On croirait que le métro est particulièrement dangereux pour une personne aveugle, mais Garry m’a appris à procéder étape par étape. Évidemment, je mets parfois plus de temps pour arriver à destination, et les étrangers sont généralement gentils et obligeants lorsque je suis dans le pétrin. Toutefois, la sensation de pouvoir faire les choses par moi-même est extraordinaire.

Grâce à votre soutien, je peux maintenant vivre ma vie comme je l’entends. Je n’ai plus besoin qu’on m’accompagne sur le campus universitaire ou d’attendre qu’on vienne me reconduire quand je veux sortir. C’est extrêmement libérateur d’être responsable de ma personne, de savoir que je peux aller et venir à ma guise. Ces habiletés m’ont donné la confiance nécessaire pour déménager à Ottawa dans le but de poursuivre des études menant à une carrière en politique publique cet automne.

On ne sait jamais quand vous, ou un proche, aura une perte de vision. Qui aurait pu savoir que ça me serait arrivé quand j’étais si jeune? Votre aimable soutien a permis à des personnes comme moi de pouvoir surmonter le bouleversement causé par la perte de la vision et de continuer à profiter pleinement de la vie. Un grand merci!

-Kenneth